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09/06/2009

Les Verts et Cohn-Bendit

lu sur :

http://www.lemonde.fr/elections-europeennes/article/2009/06/08/la-revanche-de-dany-l-europeen_1203797_1168667.html

 

La revanche de "Dany" l’Européen

LE MONDE | 08.06.09 | 13h52

 

Vous n'imaginez pas le pouvoir de Dany!" Parodiant le slogan de la campagne des listes Europe Ecologie – "Vous n'imaginez pas le pouvoir de l'écologie" – les jeunes Verts ont résumé dimanche en quelques mots l'effet Cohn-Bendit sur l'écologie française. Dix ans après sa première campagne européenne en France, au terme de laquelle il s'était fait tacler sèchement par Dominique Voynet d'un "on l'envoie à Bruxelles pour cinq ans et après… merci Dany!", le député allemand voit enfin ses mérites reconnus.

Le succès singulier de l'écologie à plusieurs voix, c'est lui. Le mariage entre un José Bové, un proche de Nicolas Hulot, un ancien dirigeant de Greenpeace, et l'ex-magistrate Eva Joly, c'est encore lui. Et la percée comme troisième force politique, à un souffle du PS, c'est toujours lui. "Dany le Rouge", transformé en Européen "libéral-libertaire", est devenu en quelques mois l'homme providentiel chez les Verts et dans tout le courant écologiste. Il entend bien le rester.

Il a mis tant d'énergie, de patience souvent, pour y parvenir, malgré quelques maladresses. Il enrageait de voir la galaxie écologiste française si mal en point. Eclatée entre sa composante politique, les Verts, et une myriade d'associations, de cercles environnementalistes et de personnalités aux ego démesurés. Divisée entre sa composante réaliste et sa mouvance plus gauchiste. Et surtout amoindrie par les échecs électoraux successifs : à la présidentielle, où Dominique Voynet avait obtenu un petit 1,57%, aux législatives, qui avaient vu les députés Verts élus grâce aux largesses du PS et aux municipales, où la victoire de Dominique Voynet à Montreuil a masqué un piètre score national.

Depuis quarante ans, cet ovni de la scène politique n'a jamais tiré un trait sur le pays qui l'avait jugé indésirable en 1968. La France le fascine et il a tenté à maintes reprises d'y jouer le rôle de l'outsider. En 1999, il amène la liste des Verts à frôler les 10% des voix aux élections européennes, faisant la preuve de ses talents de bateleur et séduisant les militants. Mais il est décidément trop étranger à la culture du parti, qui se méfie de ses "coups" et de sa propension à dire "je". Et puis Dominique Voynet le soupçonne de vouloir faire une OPA sur les Verts.

"Je ne suis pas un homme de parti", jure-t-il pourtant régulièrement. La preuve? Il n'a jamais réussi à construire un courant dans ce parti qui en compte pourtant tellement. Il préfère faire des incursions, se réclamant d'une "troisième gauche" jusqu'alors invisible en France, agaçant ses "camarades" avec ses accents "libéral-libertaires" trop ouvertement assumés, affichant son admiration pour Ségolène Royal, elle aussi rebelle à son parti. Et assumant, dés 2000, son attirance pour un François Bayrou qu'il considère alors comme "le plus intelligent des députés européen".

En 2004, Daniel Cohn-Bendit est élu une nouvelle fois au Parlement européen, en Allemagne cette fois-ci. Rien n'indique qu'il replongerait un jour dans les méandres de l'écologie française. Mais lorsque, en mai 2007, les Verts sortent laminés de l'élection présidentielle, il ne lui faut pas deux mois pour qu'il fasse savoir qu'il a "une disponibilité qui reste à inventer".

Sans donner de suites immédiates, trop échaudé par les bisbilles internes aux Verts, il attend son heure. Elle vient un an plus tard, lorsque les amis de Noël Mamère l'appellent au secours pour qu'il mène une liste de "rassemblement des écologistes de Nicolas Hulot à José Bové". En août 2008, il est accueilli en héros aux Journées d'été des Verts. L'eurodéputé allemand, qui s'en va en repérant que ses amis n'ont plus le monopole de l'écologie, leur promet même "des larmes et des pleurs". Mais le casting est trop beau : "DCB" flanqué d'Eva Joly, de l'ex-Greenpeace Yannick Jadot, du turbulent noniste José Bové, et de Jean-Paul Besset, le bras droit de Nicolas Hulot… Pourtant, en ce mois de janvier 2009, alors qu'ils présentent leurs listes panachées, les écolos se sentent bien seuls à parler d'Europe. Ils multiplient les petites réunions, tapent à la porte des médias, alertent sur l'"urgence écologiste", même – et surtout disent-ils – en pleine crise économique. Ils sentent que le discours, en période de mobilisations sociales, a du mal à passer. Alerté, "Dany" ne cède pas. Les sondages le donnent à 7%, lui martèle qu'il vise "10% et plus". Pas question, expliquent ses proches, de coller au discours syndical, ni d'embrayer sur une ligne "anti-Sarko": il veut expliquer encore que la réponse à la crise n'est pas nationale mais européenne et que la campagne ne doit pas être "un remake de 2007". Il assume une campagne faite pour séduire un électorat de centre gauche.

Et puis, sa petite musique prend. Ses colistiers en jouent, chacun dans son style. Le concert plaît non seulement aux militants mais aussi à un électorat de plus en plus déboussolé par une gauche éclatée. Cohn-Bendit et ses amis sont alors les seuls à parler des dégâts climatiques et de leurs conséquences. Les têtes de listes agissent comme autant de locomotives. Telle Eva Joly et son discours bien rodé sur les paradis fiscaux. Ou un Yannick Jadot, tête de liste dans l'Ouest, qui pourfend EDF et sa culture du secret. Mais ils savent que sans "Dany", ils ne seraient pas sur la photo. "Je suis fier d'être avec lui", répète à tous ses meetings un José Bové assagi. "C'est notre chef de cordée", glisse l'ex-magistrate, sa nouvelle complice. "Il sait, comme Platini ou Zidane, marquer des buts mais aussi faire des passes décisives", ajoute M. Jadot.

Puis survient l'incident télévisé avec François Bayrou. Daniel Cohn-Bendit s'emporte, l'échange dérape et le président du MoDem l'accuse d'"ignominies", faisant directement allusion à des écrits de l'ex-leader de Mai-68 sur la sexualité des enfants, datant de 1975, qui avaient provoqué une violente polémique en 2001. Le lendemain, le député européen calme le jeu, en promettant d'en discuter avec son adversaire. Les électeurs le suivent: l'incident pourrait bien lui avoir donné un coup de pouce supplémentaire.

Dimanche, les écolos sont devenus la troisième force politique française. Crâneur, "Dany" assure qu'il avait fait quatre paris : faire plus de 10%, faire mieux que les Verts allemands, finir devant le MoDem, être devant le PS en Ile-de-France. "Je les ai tous gagnés", clame-t-il. "J'en ai fait même un cinquième, devant un tout petit groupe d'amis voici quelques jours: avoir une chance de passer devant le PS au niveau national." Il n'y est pas parvenu, mais de si peu… Ses traits sont tirés, le visage creusé de rides et le cheveu toujours aussi en bataille. Mais à 64ans, l'agitateur, qui se pensait mal-aimé, a gagné. Voici un an, il confiait au Monde qu'il rêvait d'assister à son propre enterrement : "Etre là pour écouter ce que les gens disent, voir ceux qui pleurent." Dimanche, l'heure du deuil politique a sonné pour d'autres. Lui est bien vivant.

 

Sylvia Zappi

Article paru dans l'édition du 09.06.09

10:16 Publié dans Actualités | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : société

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