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24/10/2012

Expérience illégale de géo-ingénierie au Canada

lu sur :

Géopiraterie

Quand un riche « voyou du climat » veut manipuler les océans

Par Sophie Chapelle (23 octobre 2012)

Un businessman californien a joué les apprentis sorciers cet été, au large du Canada. Il a mené en toute illégalité une expérience visant à faire croître le plancton, qui se nourrit de CO2, sur une zone de 10 000 km2. Le but : monnayer ensuite des « droits à polluer » en échange du carbone ainsi séquestré. Qui arrêtera ces « géo-pirates » ?

100 tonnes de sulfate de fer ont été déversées dans l’océan Pacifique, au large des côtes orientales du Canada, en Colombie-Britannique. Objectif : provoquer une prolifération rapide de plancton sur une zone un peu plus grande que la Corse (10 000 km2). Et par conséquent lutter contre le réchauffement climatique. Le plancton se nourrit de gaz carbonique (CO2) et le séquestre au fond des océans. Le faire croître artificiellement pour augmenter sa capacité d’absorption de CO2 est l’une des techniques envisagées à grande échelle pour manipuler le climat. Ces techniques, appelées géo-ingéniérie, consistent par exemple à envoyer des nanoparticules dans l’atmosphère ou à recouvrir les déserts de plastique blanc pour réfléchir les rayons du soleil (lire notre précédent article). Mener des expériences de géo-ingéniérie à grande échelle est interdit depuis octobre 2011.

Problème : l’expérimentation qui a eu lieu au large du Canada en juillet relève d’une initiative totalement privée. Sans aucun contrôle, réalisée en toute illégalité, elle ne s’appuie que sur la recherche de profits. Le projet a été mené par Russ Georges, un homme d’affaires californien, qui espère qu’en retirant du CO2 de l’atmosphère, il pourrait vendre des « droits à polluer » sur le marché du carbone. C’est l’organisation canadienne ETC Group qui a découvert le pot-aux-roses et averti le journal britannique The Guardian, qui a mené l’enquête.

Des communautés autochtones dupées

Pour trouver les 2,5 millions de dollars nécessaires à la réalisation de son expérience, l’entrepreneur s’est adressé à une communauté amérindienne vivant sur l’archipel Haida Gwaii, au large de la Colombie-Britannique. Il leur a vendu un « projet de restauration des populations de saumons », lesquelles déclinent dans cette région du Pacifique.

Pour leur vendre son idée, Russ George s’est servi d’une étude parue dans la revue Fisheries Oceanograph. Cette étude montre que des cendres volcaniques provenant d’Alaska, et très riches en fer, auraient favorisé l’éclosion de phytoplancton dans le fleuve Fraser, qui se jette à Vancouver. Et contribué à la multiplication des saumons. Le Conseil de la communauté a donc accepté d’emprunter deux millions et demi de dollars sur son fonds de réserve pour mettre sur pied la société Haida Salmon Restoration Corp. (HSRC) afin de financer le projet.

Aucune autorisation ni étude d’impact préalable

En dépit d’un moratoire international sur les expériences de géo-ingénierie [1], Russ Georges a mené son expérience sans aucune autorisation, ni aucune étude d’impact préalable. Car l’expérience contrevient à la Convention de l’Onu sur la diversité biologique et à la Convention de Londres qui interdisent la fertilisation des océans dans un but lucratif.

Après la révélation de l’affaire, le directeur général de la société HSRC, John Disney, a affirmé que plusieurs organismes gouvernementaux canadiens étaient au courant du projet. Le ministre de l’Environnement canadien a répondu qu’une enquête a été lancée dès le 30 août et que le déversement de sulfates de fer serait déclaré illégal s’il avait effectivement eu lieu.

Le président de la communauté qui a financé l’expérimentation a défendu ses habitants, arguant que la communauté autochtone n’avait pas été prévenue que le projet comportait des risques et qu’il violait des traités internationaux. « Notre peuple et l’humanité toute entière dépendent des océans et ne peuvent laisser leur sort aux caprices de quelques-uns », ont déclaré dans un communiqué paru le 18 octobre [2], le président et les chefs du conseil de la communauté.

Quelles conséquences pour l’écosystème ?

Cette « fécondation » artificielle des océans affectera-t-elle l’écosystème local ? « Il est difficile, sinon impossible, de prévoir ou détecter les effets qui se manifesteront dans les mois ou les années qui viennent », répond l’océanographe John Cullen dans le Guardian. Certains effets possibles, comme la raréfaction de l’oxygène ou l’altération des chaines alimentaires, devraient nous dissuader de manipuler l’océan de cette façon. L’histoire est riche d’exemples de manipulations écologiques qui se sont retournées contre nous ».

Des images de la NASA ont confirmé une croissance du plancton sur la zone de 10 000 km2. «  C’est normal d’en voir en cette période de l’année », temporise ETC Group. L’Administration américaine des océans et de l’atmosphère (NOAA), qui avait accepté de prêter vingt balises flottantes pour traquer l’évolution du plancton, assure de son côté avoir été « dupée », ne sachant pas que des dizaines de tonnes de sulfates de fer seraient déversées.

Les recherches menées en 2005 par une mission océanographique internationale (KEOPS) avaient déjà émis de sérieux doutes « sur les propositions de certaines sociétés de géo-ingénierie climatique qui prétendent pouvoir remédier à l’augmentation du CO2 atmosphérique par une manipulation délibérée de la pompe biologique, via un ajout artificiel en fer ». L’ajour artificiel de fer n’a pas les mêmes conséquences qu’un « apport continu et naturel de fer aux eaux de surface » [3].

« Ingénieur voyou »

« Ce n’est pas la première fois qu’un géo-ingénieur voyou tente de tirer profit de la pollution des communs, dénonce Neth Daño d’ETC Group. Et ce ne sera pas la dernière tant que les gouvernements n’interdiront pas toutes les activités de géo-ingénierie et ne tiendront pas leurs contrevenants responsables ». La géo-ingénierie n’est pas seulement une distraction dangereuse de quelques riches illuminés. Elle constitue aussi une excuse pour éviter de réduire sérieusement les émissions de combustibles fossiles.

Et qu’en est-il des millions de dollars escomptés par la vente de crédits carbone soi-disant produits par l’expérience ? « Il ne va pas obtenir un sou de crédits carbone, car il n’y a aucune preuve que le carbone va rester là où il est », estime le climatologue Andrew Weaver de l’université canadienne de Victoria. Aucun dispositif n’existe à ce jour pour évaluer le nombre de crédits carbone correspondant à ce type de manipulation.

Sophie Chapelle

Crédit photo : KEOPS / CNRS 2007

Notes

[1] Avec une exception pour les expérimentations scientifiques à petite échelle, menées dans un environnement contrôlé et sous juridiction nationale.

[2] Télécharger le communiqué rédigé par les chefs de la communauté après la révélation de l’affaire

[3] Voir cet article du CNRS.

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voir aussi :

Polémique après une "fertilisation" illégale du Pacifique nord

http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/10/24/polemique-apres-une-fertilisation-illegale-du-pacifique-nord_1780108_3244.html

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LE MONDE |24.10.2012 à 11h49

 

Par Stéphane Foucart et Anne Pélouas (à Montréal)

L'objectif était ambitieux : faire revenir les saumons dans le Pacifique nord et récupérer d'importantes sommes d'argent par la vente de crédits-carbone. Russ George, un entrepreneur américain qui se pique d'océanographie, a promis tout cela aux autorités d'Old Massett, un petit village de l'archipel canadien Haida Gwaii, situé au large de la Colombie-Britannique.

Comment ? En "fertilisant" l'Océan avec une centaine de tonnes de particules de fer. Menée en haute mer en juillet, sur une zone d'environ 10 000 km2, l'expérience a coûté un million de dollars (environ 770 000 euros) à la communauté autochtone, sans compter un prêt bancaire de 1,5 million de dollars supplémentaire, garantie par elle. Récemment révélée par le quotidien britannique The Guardian, l'expérience est, depuis, au centre d'une forte polémique – au Canada et au-delà, puisqu'elle a été dénoncée au cours de la conférence d'Hyderabad (Inde) sur la biodiversité, qui s'est achevée le 20 octobre.

 

Pour les associations comme Greenpeace ou l'ETC Group, l'opération, réalisée sans les autorisations requises, contrevient à la Convention sur la diversité biologique, ainsi qu'à la Convention de Londres sur la prévention de la pollution des mers. Les instigateurs de l'expérience, financée par la société Haida Salmon Restoration Corporation (HSRC) – dont le directeur scientifique est le fameux Russ George –, ont de leur côté assuré, lors d'une conférence de presse tenue le 19 octobre à Vancouver, qu'"au moins sept ministères étaient au courant".

"AUCUNE DEMANDE D'AUTORISATION"

Céline Tremblay, porte-parole du ministère de l'environnement canadien, confirme que "des agents ont rencontré des représentants de l'entreprise, le 7 mai". Ils ont été informés des lois canadiennes interdisant la fertilisation des océans. La seule exception, rappelle-t-elle, concerne les "projets de recherche scientifique accrédités", mais le ministère n'a reçu "aucune demande d'autorisation".

La communauté scientifique conteste aussi avec force la légitimité et le bien-fondé de cette expérience. "Comme la plupart des campagnes scientifiques en mer, les expériences scientifiques dites "de fertilisation" sont préparées très longtemps en amont, rappelle Francesco d'Ovidio, chercheur au Laboratoire d'océanographie et du climat (université Paris-VI, CNRS, IRD, MNHN). Elles sont discutées pendant un an et demi à deux ans dans la communauté scientifique pour en évaluer les risques potentiels et l'intérêt, en termes de recherche."

Plusieurs expériences scientifiques semblables ont été menées au cours de la dernière décennie. Elles montrent que l'épandage de sulfate de fer dans certaines régions de l'océan pouvait parfois augmenter la productivité – donc l'abondance – du phytoplancton dans les eaux de surface. Mais le stockage effectif de dioxyde de carbone (CO2) n'a pu être montré qu'une seule fois, dans les conditions très particulières de l'océan Austral (Le Monde du 21 juillet).

Malgré l'absence de preuves de l'"efficacité climatique" de l'expérience, le conseil d'Old Massett espérait récupérer son investissement dans l'opération grâce à la vente de crédits de carbone. En témoigne un échange de courriers entre le conseil d'Old Massett et la banque Northern Savings, qui a accordé le prêt. Dans ces lettres, rendues publiques par le groupe de conservation Living Oceans Society – qui avait alerté le gouvernement, dès août, de l'épandage –, on identifie même une entreprise européenne comme acheteur potentiel des crédits-carbone !

"LES RISQUES DE CE GENRE D'OPÉRATION NE SONT PAS NULS"

Quant à faire revenir le saumon dans le Pacifique nord... Le postulat avancé est que la prolifération de phytoplancton favorise celle de son prédateur immédiat – le zooplancton – et que l'abondance de celui-ci dope à son tour les populations de salmonidés qui s'en nourrissent. Là encore, les scientifiques doutent fort qu'un lien aussi simple puisse être tiré. "On ne réussira jamais à montrer de lien entre cette expérience et l'état de la pêcherie, estime M. d'Ovidio. Il y a beaucoup trop de paramètres non contrôlés pour pouvoir démontrer la réalité d'un effet."

"Le bloom de plancton que l'on observe après ces expériences disparaît très rapidement, alors que le cycle de vie du saumon est beaucoup plus long", confirme Christine Klaas, chercheuse au Alfred Wegener Institute, spécialiste des aspects biologiques de la fertilisation océanique. "En outre, ajoute-t-elle, les risques présentés par ce genre d'opération ne sont pas nuls. Il est possible de voir proliférer certaines diatomées qui produisent une toxine dont les effets peuvent être importants. Par exemple, des mortalités de pélicans, sur la côte ouest des Etats-Unis, ont par le passé été rapprochées de telles toxines."

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