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25/06/2013

Agriculture et écologie : laisser faire la nature peut être efficace

lu sur :

http://www.lemonde.fr/sciences/article/2013/06/24/le-bocage-breton-labo-a-ciel-ouvert_3435620_1650684.html

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Le bocage breton, labo à ciel ouvert

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | 24.06.2013 à 15h54 |Sophie Landrin

Le Mont-Saint-Michel flotte à l'horizon. Mais le paysage, malgré sa douceur et ses beaux villages en pierre, s'éloigne de la route touristique. En ce début juin, alors que le soleil s'impose enfin, aux alentours de Pleine-Fougères (Ille-et-Vilaine), ce sont des visiteurs familiers qui sillonnent le bocage. Une écologue inspecte les pièges à insectes installés aux abords d'une haie. Juste à côté, à la sortie d'un champ cultivé, une hydrologue procède à des relevés d'analyse d'eau, tandis qu'en contrebas un duo d'agronomes mesurent le taux d'humidité et de chlorophylle des plantes herbeuses.

Depuis vingt ans, le bocage breton est scruté à la loupe. Le CNRS y a ouvert un laboratoire à ciel ouvert, où se relaient des dizaines de chercheurs de disciplines et d'instituts différents. Ecologues, agronomes, historiens, géographes, sociologues, juristes, archéologues, ethnologues ont installé dans les propriétés des agriculteurs leurs matériels pour tenter de comprendre l'évolution des paysages, les effets des pratiques agricoles sur la biodiversité. Créée par Jacques Baudry, écologue du paysage, la Zone atelier Armorique du CNRS comprend trois espaces d'études : une zone bocagère à Pleine-Fougères, une zone humide dans le marais du Bas-Couesnon, et une zone urbaine à Rennes.

Ce paysage de bocage s'est profondément transformé, en particulier au moment de l'abolition du droit d'aînesse par le code Napoléon. Obligés de partager leur patrimoine entre leurs enfants, les propriétaires érigent alors des milliers de haies pour diviser les parcelles. A cette époque, les pommiers sont abondants enBretagne, pour nourrir la production de cidre. Les lopins de terre sont délimités par des rangées de châtaigniers et de chênes. Cet ordonnancement présente une double vertu, écologique et énergétique. Les arbres font office de brise-vent, apportent de l'ombrage et servent d'habitat. Les branches alimentent les paysans en bois de chauffage ou en bois d'oeuvre, piquets ou cercles pour les tonneaux.

BOULEVERSEMENT DU PAYSAGE

Mais à partir des années 1950, l'agriculture entre dans l'ère de la mécanisation et de l'intensification. Le remembrement des terres qui s'ensuit à la fin des années 1980 bouleverse l'équilibre des paysages : les parcelles s'agrandissent, les prairies diminuent au profit de cultures fourragères, 45 000 km de haies disparaissent entre 1975 et 1987. En Bretagne, les pommiers, obstacles au fauchage, sont arrachés. La production laitière devient dominante, la monoculture se développe ainsi que le recours aux pesticides. Avec quelles conséquences ?

Depuis vingt ans, Françoise Burel, écologue au CNRS, étudie le rôle de ces corridors écologiques sur la biodiversité ainsi que la "connectivité" des paysages. La Zone atelier Armorique lui offre un champ d'études idéal, avec des bocages encore denses ou au contraire des bocages ouverts. "Nos observations ont montré par exemple que les paysages ouverts sont synonymes de perte d'espèces, notamment des carabes [des coléoptères]. Or ces carabes sont les prédateurs des pucerons, les principaux insectes ravageurs de culture en milieu tempéré", explique la chercheuse.

Gilles Pinay, directeur de l'Observatoire des sciences de l'Univers de Rennes(OSUR), travaille, lui, sur une des plaies de la Bretagne, la pollution aux nitrates. 50 % des rivières bretonnes dépassent les seuils de contamination autorisés en produits azotés et phytosanitaires.

Au pied d'une haie, il étudie le transfert d'azote depuis les sols jusqu'au bassin versant. Ses recherches ont permis de démontrer le rôle tampon joué par les haies et les zones humides, où les bactéries dénitrifient naturellement, empêchant les nitrates d'atteindre les cours d'eau. Les haies freinent également l'écoulement de l'eau, la végétation pompe l'azote et évite qu'elle rejoigne les rivières. "Nos travaux doivent déboucher sur des préconisations aux pouvoirs publics. Nous avons un problème de qualité d'eau. La loi sur l'eau impose aux agences des contrôles mensuels, mais les mesures sont réalisées au mauvais moment et au mauvais endroit. Les mesures sont faites tous les mois quand il faudrait surtoutpasser pendant les périodes de pluie. Les seuils fixés devraient également être abaissés", explique Gilles Pinay.

FILTRE BIOLOGIQUE

A quelques mètres, Cécile Sulmon, une jeune agronome de l'université de Rennes, a concentré ses travaux sur les bandes enherbées. Depuis 2005, l'Europe a imposé aux paysans de planter ces zones herbeuses, et fleuries, au bord de leurs champs et le long des cours d'eau pour tenter de limiter la contamination des écosystèmes par les pesticides ou les fertilisants. Les études ont mis en lumière leur rôle de filtre biologique. Les plantes ont la faculté d'absorber les polluants présents dans les eaux de ruissellement et de les dégrader. Elles servent aussi d'habitat pour la faune et la flore. En France, premier pays d'Europe pour l'utilisation de pesticides, plus de 600 000 hectares courent désormais au fil de l'eau.

Mais la réglementation européenne n'a donné aucune indication aux paysans sur les plantes à semer"Bien souvent, ce sont des fonds de sacs de semences", explique Cécile Sulmon. Les agriculteurs n'ont pas davantage été renseignés sur l'utilisation finale possible de cette biomasse. Donner les herbes aux animaux, au risque de les contaminer ? Les détruire ? Cécile Sulmon teste donc des semis. Depuis deux ans, la jeune chercheuse scrute l'évolution d'une dizaine d'espèces pour déterminer leur capacité à se développer et se maintenir en présence de ces contaminants agricoles.

Françoise Burel s'est aussi penchée sur ces bandes enherbées en tant qu'habitat."Ces éléments semi-naturels sont extrêmement importants pour le maintien de la biodiversité et peuvent servir d'alternative à la plantation de haies, consommatrices d'espaces agricoles." Depuis la fin des années 1990, la France a décidé de reconstituer un réseau de haies connectées. Mais le manque de suivi ne permet pas d'établir la proportion du réseau restauré par rapport à celui arasé. Des pistes d'observation pour les géographes de la Zone atelier.

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