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11/08/2013

Drôle de guerre dans le golfe de Guinée

lu sur :

http://www.lemonde.fr/international/article/2013/06/19/quand-la-marine-francaise-traque-les-pirates_3432615_3210.html

Quand la marine française traque les pirates

LE MONDE | 19.06.2013 à 15h42 • Mis à jour le 19.06.2013 à 18h34 |Par Nathalie Guibert

Golfe de Guinée, envoyée spéciale. 

Dans la nuit opaque, des dizaines de puits crachent des flammes orangées. C'est la seule lueur visible sur la mer noir d'encre, dans cette portion du golfe de Guinée, au sud du Nigeria, l'un des plus grands champs pétrolifères offshore du monde. A bord du Latouche-Tréville, l'obscurité règne aussi. La frégate française patrouille en silence. Pour cette nuit de juin, au large de Port Harcourt, le navire de guerre s'est tracé un terrain de jeu de 200 km2. La zone est hérissée de pièges : forages abandonnés, plates-formes secondaires, plates-formes mères, oléoducs reliant les unes aux autres en toile d'araignée, sur des milliers de kilomètres. Les puits du groupe pétrolier français Total figurent telles de larges pièces de monnaie sur les cartes de la marine nationale.

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Le Latouche-Tréville a "quelques échanges informels" avec les compagnies françaises dans la zone, mais le bateau veut circuler sans rendre compte ; il demeure sourd aux appels des étrangers qui lui demandent de s'identifier"Ici, c'est chacun pour soi", commente l'officier de quart. Les plates-formes pétrolières violent le droit des eaux internationales en traçant autour d'elles, à 20 km au lieu des 500 m autorisés, un périmètre de sécurité gardé par des sociétés militaires privées. "Les gardes sont très nerveux. L'insécurité est très élevée", poursuit l'officier.

Dans ces eaux chaudes, où transitent les richesses de l'Afrique, il rôde des fantômes : vedettes blindées des armées privées, circulant tous feux éteints ; embarcations des pirates au système d'identification coupé ; pêcheurs illégaux ; trafiquants d'essence, d'armes, de drogue et d'êtres humains. Au large de l'Afriquede l'Ouest, le Bureau maritime international (BMI) a recensé 966 marins visés en 2012 : 70 attaques ont eu lieu depuis début 2013 dans le golfe.

UNE DES PRIORITÉS DE LA DÉFENSE FRANÇAISE

Présence française dans le golfe de Guinée

Pour les Français, la dernière a eu lieu le 13 juin. Le pétrolier MT-Adour a été attaqué au large du Togo, avant d'être amené dans les eaux nigérianes. Les assaillants, une dizaine d'hommes armés de kalachnikovs, n'ont pu siphonner les cuves, vides. Ils se sont rabattus sur le carburant de propulsion, mais ils ont aussi pris en otage le commandant – aussitôt relâché à terre – et son second. Celui-ci a été libéré mardi 18 au Nigeria, tandis que le Latouche-Tréville escortait le pétrolier.

Le golfe de Guinée est une des priorités de la défense française. Elle y déploie une mission de surveillance baptisée "Corymbe". Pour la première fois, depuis début avril, une frégate de premier rang tient la permanence. Lancée en 1990, Corymbe a été conçue pour appuyer ponctuellement une opération terrestre. Mais, depuis 1996, dans cette zone d'insécurité croissante, la marine patrouille sansdiscontinuer, appuyée par un avion Atlantique-2, basé à Dakar.

Les choses ne sont pas présentées ainsi, mais ce navire forme bien la quatrième base française en Afrique, avec celles de Dakar, de Libreville et de Djibouti. Les intérêts français dans la zone sont majeurs. On compte 1 500 entreprises et 90 000 ressortissants dans l'Ouest subsaharien, dont la majorité dans les villes baignées par le golfe de Guinée, souligne Mathieu Le Hunsec, auteur d'un ouvrage sur la marine nationale en Afrique. D'ici provient le quart de l'approvisionnement national en pétrole. Les ports de la région sont aussi des points d'appui pourintervenir au Sahel. De Cotonou part l'uranium extrait par Areva au Niger. Par Douala passe la logistique de l'armée de terre en République centrafricaine. Depuis Dakar, l'armée soutient ses opérations au Mali.

DE LA PRÉDATION ÉCONOMIQUE À LA PRISE D'OTAGES

Renseignement, coopération militaire avec les pays riverains : la mission couvre un très vaste périmètre maritime, du Sénégal au Congo. "Il s'agit de maintenir les choses à un niveau de violence à peu près maîtrisé, ne pas laisser une situation se dégrader dans la région sans qu'on en ait connaissance", résume le commandant Xavier de Véricourt. Le bateau de Corymbe sera le premier à pouvoirévacuer des ressortissants en cas de crise. Le Latouche-Tréville transporte l'équipement d'un groupe commando qui pourrait être largué en mer pour lerejoindre. Les échéances électorales dans la région sont un baromètre pour l'état-major. En ligne de mire aujourd'hui : les fragilités du Nigeria et du Cameroun.

La piraterie, qui s'étend vers la Côte d'Ivoire, devient plus violente. Sa nature change, elle passe de la pure prédation économique à la prise d'otages. En témoigne l'attaque qui a visé dans la nuit du 4 au 5 juin l'Arethuse, un navire français de service offshore de la société Bourbon. "Les pirates cherchaient des expatriés", indique le commandant du Latouche-Tréville. Deux vedettes de 20 m, une douzaine d'hommes armés en "uniforme", très organisés : les assaillants ont ouvert le feu pour prendre possession du bord. Les expatriés ont eu le temps de se barricader dans une chambre forte.

Des marins nigérians qui n'avaient pas eu le temps de se barricader seront laissés libres. Repartis bredouilles, les assaillants ont attaqué sur leur route deux autres navires, le C-Viking et le Miss-Kayla. La frégate a repéré les deux bateaux pirates 5 km plus loin, dérivant ensemble tous feux éteints. Ils sont désormais dûment répertoriés.

LES ETATS-UNIS DONNENT DES PATROUILLEURS 

Un "contrôle naval volontaire" a été institué dans le golfe de Guinée, piloté par la marine depuis Brest : le bateau de l'opération Corymbe contacte tous les navires battant pavillon français ou les bateaux "d'intérêt" qui se déclarent. La militarisation de la zone semble inévitable. "Si la mer n'est pas contrôlée, si aucune présence n'est assurée, on verra des gens s'y mettre", note le commandant du Latouche-Tréville.

La défense américaine développe depuis 2006 un projet d'aide aux marines locales dans le cadre de l'Africa Partnership Station. Les Etats-Unis donnent des patrouilleurs à tous les pays de la région. La France mène des actions de formation similaires, notamment en Guinée équatoriale où elle a ouvert une école navale. Avec l'aide d'autres partenaires – IsraëlChineRussie –, les pays côtiers du golfe de Guinée tentent de constituer une marine nationale.

La prise de conscience de cette nécessité est récente. En février 2009, le palais présidentiel de Guinée équatoriale, à Malabo, la capitale située sur l'île de Bioko au large du Cameroun, a été attaqué depuis la mer. Des attaques à but crapuleux ont visé de la même façon des banques à Douala (Cameroun), des supermarchés à Port-Gentil (Gabon). Pirates, mafias et groupes politiques rebelles s'imbriquent.

"LA MER N'EST PLUS VIDE"

En mars 2010, un site de Total avait été attaqué pour la première fois par le Mouvement pour l'émancipation du delta du Niger. "Des milices apparaissent, disparaissent, mais opèrent toujours", commente le capitaine de vaisseau Joël Manga, qui a embarqué le 9 juin avec des officiers camerounais pour un exercice à bord du Latouche-Tréville"Nous avons d'abord un problème de pêche illégale dans les eaux territoriales, note-t-il, mais nous concentrons aussi nos forces au nord, pour éviter que les menaces issues du Nigeria, y compris Boko Haram, s'étendent."

Un PC régional s'est mis en place à Douala, où le capitaine de vaisseau Boulingui,officier gabonais, salue de premiers "résultats positifs" au large du Cameroun. "La mer n'est plus vide. Mais nous n'avons que trois bateaux et nous avons besoin deratisser plus large." La coopération maritime sera au menu du sommet des chefs d'Etat d'Afrique centrale et de l'Ouest à Yaoundé, les 24 et 25 juin.

Sénégal, Liberia, Cap-Vert, Guinée-Conakry, Côte d'Ivoire, Ghana... Le Latouche-Tréville aura fait une quinzaine d'escales en quatre mois de mission. Elles servent de test : si le programme est tenu, si les marins travaillent bien ensemble, c'est que le pays tient bon.

Piraterie maritime

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