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29/01/2014

L'éventail, venu d'Asie à la Renaissance

lu sur :

www.lemonde.fr/.../01/28/les-mille-facettes-de-l-eventail...

Les comédiens au bal vers 1690-1700.

 Il est le prolongement d'un poignet gracieux et parfait la toilette des élégantes. C'est ainsi que l'éventail, venu d'Asie à la Renaissance en même temps que les cargaisons de soies et d'épices, s'impose en France au XVIIIe siècle comme accessoire de mode et de distinction sociale. Ce que l'on sait moins, c'est que cet instrument portatif va jouer le rôle de gazette people, relatant les grandes heures du royaume. C'est une des leçons de l'exposition « Le siècle d'or de l'éventail : du Roi-Soleil à Marie-Antoinette », qui se tient jusqu'au 2 mars au Musée Cognacq-Jay, à Paris.

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Soixante-neuf pièces d'exception, tant par le raffinement de leurs gouaches que par la richesse des montures – en ivoire, nacre, écaille blonde, parfois rehaussées d'argent, d'or ou de paillettes – scintillent dans la pénombre, comme autrefois à la lueur des bougies. Il faut prendre le temps – et pourquoi pas, une loupe – pourmesurer tout l'art concentré dans ces quelques centimètres carrés.

Rescapés des siècles et des révolutions, ces accessoires sont l'ouvrage d'une corporation fondée en 1678 à Paris, celle des maîtres éventaillistes, faiseurs et compositeurs d'éventails. Peintres, tabletiers (travaillant la monture), colleuses et plisseuses qui préparent le papier ou la fine cabretille (chevreau), concourent à faire de cette ville la capitale européenne de l'éventail.

La vue du pont neuf ou l'embarras de paris vers 1680.

L'un de leurs sujets de prédilection – et celui de leurs clientes aristocrates – n'est autre que Paris et son petit peuple. « Ce sont des instantanés quasi photographiques, avec des détails pittoresques que l'on ne trouve pas chez les grands peintres », souligne Georgina Letourmy-Bordier, commissaire scientifique de l'exposition. « Baigneuses en chemise dans la Seine, poules et cochons au marché de Saint-Germain, galopins faisant de mauvaises blagues aux bourgeois… : ces scènes populaires et cocasses sont dans la lignée de la littérature de colportage, dite Bibliothèque bleue, en vogue à l'époque… », précise cette première doctorante à avoir consacré une thèse à l'éventail (en 2006), devenue experte à Drouot.

Une vue de Paris se répète à l'envi, c'est celle du Pont Neuf, le seul qui n'était pas hérissé de boutiques et de maisonnettes en bois. On peut admirer dès lors la Seine, les collines de Meudon et l'Institut de France, ce qui permet aux miniaturistes de rivaliser du pinceau. Ce panorama, parfois faussé, un tantinet virtuel, était apprécié des Parisiens comme des étrangers en visite. Ces éventails vont donc faire office de carte postale, comme en témoigne ce courrier de Mme de Sévigné à sa fille. « Voici le plus beau des éventails (…), lui écrit-t-elle en avril 1672. Divertissez-vous à le regarder avec attention ; recevez la visite du Pont Neuf, votre ancien ami, (…) je n'ai rien vu de si joli»

En concurrence avec les gazettes – mais pour la plus grande joie de la majorité illettrée –, les éventails vantent les progrès scientifiques dans la ville du roi : prémices de l'éclairage public, aménagement de trottoirs et envol du premier aérostat aux Tuileries, en 1783. Il est aussi un fidèle chroniqueur des faits divers à la cour. Les fêtes d'après-midi mêlant saltimbanques et courtisans ou les déjeuners royaux alternent avec les conquêtes militaires et les mariages ou naissances : présentation du Dauphin à la cour, avec un Louis XIV peint en costume antique (vers 1661), épousailles de Louis Ferdinand de France(1745), noces du comte de Provence (1771)…

Commander un tel éventail est une façon de faire allégeance au roi et à la monarchie. Louis XIV lui-même prend l'affaire au sérieux. Il rectifie de sa main une feuille dont le décor le montre s'appuyant sur sa canne – une posture peu digne, selon lui : « La canne du roi doitêtre haute » – et flanqué de petits personnages qu'il juge « grotesques ». C'est dire si l'accessoire de mode, jugé futile, est outil de propagande. Du combat contre les protestants, figuré par le roi terrassant l'Hydre, au rattachement de la Lorraine à la France… : d'un simple coup du poignet, on fait montre de ses opinions politiques.

A l'approche de la Révolution, les montures précieuses seront remplacées par de l'os ou du bois, moins bling-bling. Et l'on cache ses appartenances, comme l'illustre cet éventail qui dissimule dans son panache (les brins extérieurs), derrière la miniature d'un bateau, un angelot tenant un drapeau avec la mention « Vive Louis XVI », que l'on fait apparaître en tirant sur une languette. Au risque de perdre la tête…

Tombé en désuétude, l'éventail n'est plus aujourd'hui qu'un accessoire de parure et de mode. En novembre 2013, Sylvain Le Guen, un éventailliste autodidacte de 36 ans, s'est vucouronner du prix de la Ville de Paris : ses créations sont apparues au cinéma (dans laMarie-Antoinette de Sofia Coppola), lors du jubilé de la reine Elisabeth II et sont entrées au Fan Museum, musée londonien consacré aux éventails.


Le siècle d'or de l'éventail, du Roi- Soleil à Marie-Antoinette. Exposition jusqu'au 3 mars au Musée Cognacq-Jay, Musée du XVIIIe siècle de la Ville de Paris, 8, rue Elzévir, Paris 3e. Tél. : 01-40-27-07-21. Entrée : 5 €. cognacq-Jay.paris.fr

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