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29/03/2014

En France, deux morts par jour ...

lu sur :

www.lemonde.fr/societe/article/2013/06/14/enfants...

L'enfance maltraitée, ce n'est pas seulement une succession de faits divers effroyables mais apparemment isolés, comme l'affaire de la petite Marina Sabatier, morte en 2009 à l'âge de 8 ans sous les coups de ses parents, ou celles de ces bébés retrouvés dans des congélateurs (trois cas depuis mars).
 

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La maltraitance est "un phénomène de santé publique massif", estime l'épidémiologiste Anne Tursz, directrice de recherche à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Les conséquences sont graves, beaucoup d'enfants souffriront de handicaps, de troubles psychologiques – ou pourront à leur tour se livrer à la violence.

Le colloque organisé au Sénat vendredi 14 juin sous l'égide du sénateur (PS) André Vallini vise à faire comprendre l'enjeu. Mme Tursz, le pédopsychiatre Daniel Rousseau et la médecin Céline Raphaël, elle-même battue dans son enfance, tentent de faire reconnaître l'enfance en danger comme grande cause nationale. Les ministres de la justice Christiane Taubira, de l'éducation Vincent Peillon, de la famille Dominique Bertinotti et du droit des femmes Najat Vallaud-Belkacem, ainsi que Valérie Trierweiler, qui se consacre à la cause de l'enfance, seront présents.

Le nombre d'enfants concernés est considérable. Combien exactement ? Impossible à dire. Les spécialistes parlent de "chiffre noir". Chacun sait désormais qu'en France, une femme meurt tous les deux jours battue par son compagnon, une donnée qui a permis d'inscrire le sujet dans l'agenda des politiques. Rien de tel pour l'enfance en danger. L'Observatoire de l'action sociale décentralisée (ODAS) évaluait à 98 000 le nombre de mineurs en danger en 2006, dont 20 % d'enfants victimes de violences physiques, psychologiques ou d'abus sexuels, et 80 % "en risque" (violences conjugales, enfants laissés seuls…). Cette enquête n'existe plus.

DÉCÈS SUSPECTS

Elle devait être remplacée par des données plus précises produites par l'Observatoire national de l'enfance en danger (ONED), créé en 2007. Ces informations font défaut, faute d'harmonisation des procédures entre départements. On sait seulement que 273 000 mineurs étaient suivis par l'Aide sociale à l'enfance au 31 décembre 2010, soit un peu moins de 2 % des moins de 18 ans. Ces chiffres, très élevés, sont probablement sous-évalués : les enfants non repérés n'y sont pas inclus.

Un article publié dans la revue médicale The Lancet en janvier 2009 évaluait à 10% en moyenne la proportion d'enfants maltraités ou négligés dans différents pays développés. La définition du danger retenue est "extensive", reconnaît cependant Mme Tursz. "Tout dépend du contexte culturel, observe Gilles Séraphin, directeur de l'ONED. La frontière entre une éducation "à l'ancienne" et la maltraitance peut être ténue." En France, aucune étude effectuée à partir des déclarations des adultes sur leur enfance n'a jamais été réalisée.

L'Inserm s'est donc penché sur la manifestation la plus tragique de la maltraitance : les infanticides. Pendant cinq ans, une importante enquête sur les décès suspects d'enfants de moins d'un an a été menée par cinq chercheurs dans les hôpitaux et les tribunaux de trois régions françaises – le Nord - Pas-de-Calais, l'Ile-de-France et la Bretagne –, représentant un tiers des naissances en France. Ce travail de terrain a conclu à une sous-évaluation considérable des infanticides dans les statistiques officielles.

En extrapolant les résultats, Mme Tursz aboutit au chiffre de 400 à 800 homicides de mineurs par an. Soit près de deux enfants en moyenne qui meurent chaque jour de violences infligées par des adultes, en général leurs parents. "Beaucoup de morts d'enfants ne font pas l'objet d'investigations suffisantes", estime Mme Tursz.

« DISSIMULATION »

Une réalité confirmée par Anne Laurent-Vannier, médecin de la rééducation, spécialiste du syndrome du bébé secoué, un geste très violent "négligé et méconnu" selon elle. "Celui qui reçoit l'enfant à l'hôpital ne pense pas à la violence, qui est dérangeante, explique-t-elle. On préfère croire à la chute." Dans l'enquête de l'Inserm, seuls 50 % des nourrissons déclarés victimes de "mort subite" avaient été autopsiés. Pourtant, ce diagnostic ne devrait être posé qu'après une autopsie excluant d'autres causes.

Les mêmes raisons qui conduisent à sous-estimer les infanticides entraînent un déficit de signalement des soupçons de maltraitance : impossibilité d'y croire, refus de s'introduire dans l'intimité des familles, crainte de déclencher une machine administrative et judiciaire infernale. "Il y a encore un tabou énorme autour de ces questions", affirme Me Agathe Morel, avocate de l'association Enfance et partage, récemment déboutée de sa plainte contre l'Etat dans l'affaire Sabatier.

Certains cas sont en outre difficiles à repérer"On peut avoir affaire à des adultes dont la capacité de dissimulation est au-delà de ce qu'on imagine", analyse Marie-Agnès Féret, chargée d'étude pour l'enfance et la famille à l'ODAS. Ces raisons sont avancées pour expliquer une réaction trop tardive dans le cas de Marina, ou celui d'enfants découverts le 17 avril dans une cave insalubre des Pavillons-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Comme l'amélioration de la connaissance du phénomène, le repérage précoce des enfants est une priorité pour les spécialistes réunis au Sénat. Les personnels de santé doivent être sensibilisés.

Alors que l'éducation nationale est la première source de signalements d'enfants à la justice, les médecins alertent peu, faute de formation. Le grand public, qui peut appeler le 119 (numéro anonyme et gratuit) en cas de doutes, est aussi visé. "Les enfants ne vont pas être immédiatement emmenés dans un foyer, affirme M. Séraphin. Appeler ce n'est pas dénoncer, c'est partager une inquiétude."

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