Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

11/08/2008

lecture

lu sur lemonde.fr :

http://www.lemonde.fr/archives/article/2008/08/09/le-cheval-d-orgueil_1081959_0.html

Rétrolecture 1975 : "Le Cheval d'orgueil", par Pierre-Jakez Hélias
LE MONDE | 09.08.08 | 13h44 • Mis à jour le 09.08.08 | 13h45

ssu d'une lignée de modestes paysans bigoudens, Pierre-Jakez Hélias (1914-1995) aura travaillé son oeuvre majeure pendant quinze ans. Le Cheval d'orgueil a été publié en 1975, l'année de sa retraite en tant que professeur agrégé de grec et de latin à l'Ecole normale de Quimper. Une sortie en catimini, en juin, à 3 000 exemplaires. Le directeur de Plon voulait que ce livre soit le dernier de la collection "Terre humaine" de Jean Malaurie. Et voilà que cette somme minutieuse, mêlant récits biographiques et ethnologiques sur la vie, entre les deux guerres, des deux mille âmes du village de Pouldreuzic, se met à caracoler en tête des ventes. Et y reste pendant cinquante-quatre semaines. "Sur les premiers 500 000 exemplaires, il s'en était vendu 140 000 en Auvergne", se souvenait l'auteur en 1992, trois ans avant sa mort. Il dépassera le cap de 2 millions d'exemplaires de son vivant.

Comment expliquer cette formidable rencontre entre un livre et le public ? A ceux qui ne connaissaient pas la Bretagne, Le Cheval d'orgueil a fait découvrir, dans un style de conteur, la "civilisation bigoudène", son enracinement séculaire à l'extrême sud-ouest de la péninsule armoricaine, ses traditions fortement ancrées et ses coutumes, dont la célèbre coiffe de dentelle haut perchée sur la tête des femmes. A ceux originaires de Bretagne, le "quêteur de mémoire", comme il se définissait, a redonné la fierté d'une langue et d'une culture. Aux yeux des ruraux d'ailleurs et des nombreux urbains descendants de "ploucs", il a rendu justice à une société paysanne en voie de disparition.

C'est sans doute Hélias lui-même, dans son livre paru deux ans après le premier choc pétrolier et la fin des "trente glorieuses", qui anticipe la meilleure explication : "La révolution du monde est si forte, son ébranlement si profond, si grande l'appréhension de l'avenir et si précaire le temps présent que les hommes se raccrochent aux dernières valeurs durables qu'ils ont connues, méconnues, parfois reniées, et qu'ils viennent seulement (...) d'admettre comme valeurs de refuge dans le contexte d'aujourd'hui." Le constat n'a guère pris de rides... Pas plus que cet autre, qui rangerait Hélias parmi les écolos : "De nos jours, on détruit froidement le milieu naturel, on n'a d'autres soucis que de faire comme tout le monde, c'est-à-dire se rendre esclaves des mêmes normes de vie imposées par la nouvelle civilisation."

Hélias réhabilite les paysans sans dépeindre un monde idyllique. Il décrit, souvent avec humour, une organisation sociale cohérente pour "tenir la misère en respect". Au rythme des saisons et des fêtes religieuses, sous la férule d'un clergé veillant abusivement au grain. Avec Hélias enfant, le lecteur découvre les antagonismes entre les Rouges (républicains et plutôt de gauche, comme son père) et les Blancs (conservateurs et catholiques), entre paysans et pêcheurs, entre bretonnants et bilingues. Immigré dans son propre pays quand il franchit le seuil de l'école primaire parce qu'interdit de prononcer un mot de breton, seul idiome qu'il connaisse, le fils de paysan bigouden s'indigne : "On a écarté délibérément cette langue de l'enseignement sous un prétexte d'unification nationale, dont la vanité s'est avérée depuis longtemps."

Hélias n'en adhère pas pour autant au nationalisme militant. Il ne considère visiblement pas que l'autonomie de la Bretagne puisse constituer une quelconque solution. C'est bien ce que lui reprocheront ses détracteurs (bretons). Le plus virulent d'entre eux, Xavier Grall, auteur d'un Cheval couché (Hachette, 1977), accusera le boursier de la République de s'être aplati devant les pouvoirs centraux. Il le blâmera pour ses collaborations à Radio-Armorique, dont Hélias assura la première programmation en breton en 1946 (jusqu'en 1958), ou à Ouest-France, journal accusé de maintenir la Bretagne chrétienne en état de semi-esclavage. Surtout, Grall ne supporte pas son pessimisme sur l'avenir de la tradition et de la langue bretonnes, assimilé à un "défaitisme".

De fait, Hélias redoute, à la fin de son livre, que les bretonnants, au nombre de 1,2 million au début du XXe siècle, ne soient plus que 25 000 en l'an 2000. Ils sont dix fois plus parmi les adultes, d'après le recensement de 1999, tandis que les écoles Diwan accueillent plus de 20 000 élèves, parmi les quelque 400 000 enfants apprenant actuellement une langue régionale en France. Aujourd'hui, celui qui se sentit "repoussé comme un lépreux" parce qu'il parlait breton apprendrait sans doute avec joie que les députés ont voté fin mai un amendement surprise au projet de loi sur la réforme des institutions visant à inscrire dans la Constitution que "les langues régionales appartiennent au patrimoine" national. Même si l'affaire n'est pas close.

Le pessimisme d'Hélias était d'ailleurs à nuancer. Dans le dernier chapitre de son Cheval d'orgueil, il explique pourquoi il s'est tant intéressé à la langue et à la "civilisation populaire" de son pays : "J'étais persuadé que la mutation accélérée du monde allait entraîner, à bref délai, la disparition du milieu où avaient prospéré cette langue et cette civilisation, c'est-à-dire la paysannerie traditionnelle. Mais je savais aussi qu'une civilisation ne meurt jamais tout entière, qu'elle continue d'alimenter en profondeur, comme une eau souterraine, les générations qui succèdent à son apparente mort et qu'elle resurgit tôt ou tard, en source libre ou en fontaine canalisée."

Région de France comptant le plus de festivals de toutes sortes, la Bretagne a manifestement assez bien canalisé.

Le Cheval d'orgueil, Pierre-Jakez Hélias, Plon "Terre humaine", 606 p., 28 €

Martine Jacot
Article paru dans l'édition du 10.08.08

21:15 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)