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22/02/2010

France : dilapidation du patrimoine

lu sur :

http://www.lemonde.fr/culture/article/2010/02/22/imbroglio-sans-fin-pour-un-site-magique-le-desert-de-retz_1309658_3246.html#ens_id=1309726

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Imbroglio sans fin pour un site magique, le Désert de Retz
LE MONDE | 22.02.10 | 14h52  •  Mis à jour le 22.02.10 | 14h53


'est un lieu magique, innocent, qui a pour nom le Désert de Retz, parc vallonné du XVIIIe siècle, classé monument historique, situé sur le territoire de la commune de Chambourcy, dans les Yvelines. C'est aussi un site qui a fait l'objet de vingt procès depuis vingt ans. Et ce n'est pas fini. Dernier épisode en date : les anciens propriétaires, deux particuliers, Olivier Choppin de Janvry et Jean-Marc Heftler, qui ont sauvé et fait vivre le site de 1986 à 2006, contestent devant le tribunal de grande instance de Versailles les conditions de la vente de leur bien, en 2007, à un golf mitoyen, avant que ce dernier ne le rétrocède à la commune de Chambourcy, pour 1 euro.

L'affaire, également révélée par Didier Rykner sur son site Latribunedelart.com, est douloureuse. Pour la comprendre, il faut revenir aux années 1980. Les 20 hectares du Désert ont été dessinés par François Nicolas Henri Racine de Monville, de 1776 à 1789. Colette l'avait prédit quand elle écrivit : "Il n'en restera qu'un poème." Le parc est une jungle et les dix-sept fabriques qui l'animent, propres à faire rêver, sont en ruine. Restent une colonne massive et volontairement tronquée, une glacière en forme de pyramide, un temple grec, etc. Le propriétaire est la banque Worms, qui ne sait que faire du site, mais a l'obligation légale de l'entretenir. Un plan de sauvetage est mis en place, en deux temps. En 1985, Worms vend 40 hectares, comprenant le Désert, pour 20 000 francs, à deux passionnés, Olivier Choppin de Janvry et Jean-Marc Heftler. La banque conserve en usufruit la moitié de la parcelle, mitoyenne, pour y construire un golf. En 1988, les propriétaires et Worms signent une convention : la banque versera 300 000 francs par an pendant trente ans afin de contribuer à l'entretien de Retz.

Et ça marche. De 1986 à 1991, dix tranches de travaux sont réalisées sur les fabriques pour 1,6 million d'euros - 50 % apportés par l'Etat, 50 % par les propriétaires. 800 000 euros de plus sont affectés, jusqu'en 1996, à l'entretien et au gardiennage - 55 % le golf, 45 % les propriétaires.

Les fabriques sont sauvées, le parc est vivifié. Le Désert ouvre au public sur rendez-vous : "Sept mille personnes par an, venant du monde entier", dit Jean-Marc Heftler. Des visites ont lieu jusqu'en 2006, alors même que les propriétaires n'ont pas obligation d'ouvrir au public. "Le lieu renaissait", se souvient Jack Lang, alors ministre de la culture. Le Monde salue à l'époque le sauvetage.

Et puis ça tourne au vinaigre. En 1999, Worms a vendu le golf à ses golfeurs, dont le chef de file est Alain Sussfeld, directeur du groupe UGC. En 2000, le golf juge les 300 000 francs "démesurés" et cesse de payer. Ce qui menace la survie de Retz.

En 2001, les propriétaires attaquent le golf en justice. Facteur qui n'arrange rien, le tandem se brouille. Leur société est dissoute. Yves Simart, administrateur judiciaire, est chargé de la liquidation. Mais ce dernier ne vend pas. Il attend que la justice tranche, car la dîme du golf, selon qu'elle est due ou non, est centrale pour l'avenir.

Ce ne sont pourtant pas les incitations à vendre qui manquent. En 2004, Alain Sussfeld propose 860 000 euros au nom du golf. Il a un accord avec la ville de Chambourcy visant à lui céder ensuite le parc historique. En 2005, une personne offre 1,4 million d'euros. Le maire de Chambourcy, Pierre Morange, propose la même somme. Henri Paul, directeur du cabinet du ministre de la culture Renaud Donnedieu de Vabres, incite M. Simart à vendre Retz au golf, et cite la somme de 1,1 million d'euros. M. Simart ne bouge pas. A la satisfaction des deux propriétaires, qui préparent chacun un plan de reprise de Retz.

La justice tranche en février 2006. Le tribunal de grande instance de Versailles donne raison sur l'essentiel à Jean-Marc Heftler et Olivier Choppin de Janvry. Le golf doit payer sa dîme pendant trente ans. Le golf fait appel, prenant le risque d'être condamné à verser des pénalités. Le tribunal ayant demandé l'exécution provisoire du jugement, ce sont autour de 650 000 euros que le golf provisionnera à la Caisse des dépôts. Quelques mois plus tard, en mai 2006, Yves Simart ferme son cabinet, remplacé par Monique Legrand. Surprise ! Elle prend le contre-pied de son prédécesseur et vend, en décembre 2007, Retz... au golf pour 1,65 million d'euros.

Belle opération pour le golf : il se débarrasse d'un boulet coûteux puisqu'il cède les 20 hectares de Retz à Chambourcy ; il devient propriétaire de son terrain ; ses 650 000 euros de dettes sont effacés, ce qui fait qu'il a payé un peu moins de 1 million d'euros ; il peut oublier les procès hasardeux.

Les propriétaires, eux, sont indignés. Leur brouille, il est vrai, est à l'origine de la vente de Retz. Mais ils se sont battus pendant vingt ans, ont dépensé temps, énergie et argent, se sont épuisés devant les tribunaux pour un site qu'ils laissent dans un bien meilleur état que celui dans lequel ils l'avaient trouvé, en 1985.

Mme Legrand avait latitude pour vendre, y compris à l'"ennemi", comme le dit M. Heftler. Mais ce dernier dénonce : "Elle a pris fait et cause pour le golf." Elle a stoppé une procédure en justice, jusqu'ici favorable aux anciens propriétaires. Le prix est faible par rapport à ce qui a été proposé par des acheteurs potentiels. Elle aurait pu vendre Retz aux enchères, contacter ceux qui avaient fait des offres, n'a pas répondu aux plans de relance des ex-propriétaires.

L'avocat de Mme Legrand, Stéphane Dumaine-Martin, répond : "Ma cliente a agi sur autorisation de la justice. Elle était mandatée pour vendre, elle a pris ses risques. L'opération est légale et il fallait sortir de cet imbroglio sans fin."

Légale mais contestable, car tout semble avoir été fait pour sortir le golf du pétrin et faire tomber Retz dans l'escarcelle de la municipalité. Pour ces raisons, les anciens propriétaires vont en justice : à Versailles, ils demandent la nullité de la vente pour "vil prix" ; à Paris, ils poursuivent en "responsabilité" Mme Legrand.

En attendant, le Désert de Retz trinque. Surtout, cette affaire est désastreuse au moment où l'Etat n'a plus les moyens d'entretenir son patrimoine, et compte pour cela sur des personnes privées.

 

Michel Guerrin
Article paru dans l'édition du 23.02.10

19:42 Publié dans Actualités | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : france, patrimoine